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Jeunes Russes et religion — le retour sans certitude

67 % des Russes se déclarent orthodoxes, mais la pratique reste distante. Entre héritage culturel, cadrage officiel et quête identitaire silencieuse, la carte religieuse de la jeunesse russe est plus fragmentée que les chiffres ne le laissent paraître.

24 mai 2026 · Lecture ~12 min · Sources : VTsIOM, FOM, Levada, Kremlin.ru · 🇬🇧 Read in English
Cierges lors d'une cérémonie orthodoxe en Russie
Cierges lors d'une cérémonie orthodoxe. Dans les grandes villes russes, la fréquentation des offices reste modeste malgré un taux d'auto-identification élevé. · Wikimedia Commons

Dans une église de Moscou, un étudiant allume un cierge avant de repartir vers le métro, téléphone à la main, sans forcément assister à tout l'office. Ce geste discret résume une tension plus large : la religion revient dans le vocabulaire public russe, mais sa signification varie fortement selon les générations, les régions et les trajectoires personnelles.

L'enquête montre moins un basculement massif qu'un paysage fragmenté, entre héritage orthodoxe, identité musulmane, quête personnelle et distance généralisée à la pratique régulière.

67 % des Russes se déclarent orthodoxes VTsIOM, juin 2025
45 % des 18-24 ans se déclarent croyants pratiquants VTsIOM / TASS, juil. 2025
29 % seulement assistent à des offices au moins une fois par mois Levada Center, 2024
37 M de musulmans estimés en Russie — 2e confession Rosstat / DUM RF
83 % considèrent la religion comme une tradition nationale, pas une foi personnelle FOM, 2025
~50 % des jeunes en régions à forte tradition islamique pratiquent activement Tatarstan, Daghestan — estimations locales

👥Une foi plus déclarée que pratiquée

À première vue, les chiffres semblent indiquer un retour religieux net. Selon le VTsIOM, dans une étude publiée le 9 juin 2025, 67 % des Russes se déclaraient orthodoxes. Le même institut indiquait que la religion est d'abord comprise comme une tradition nationale par 35 % des répondants et comme un système de valeurs morales par 28 %.

La donnée la plus commentée concerne les 18-24 ans. TASS rapportait le 24 juillet 2025, à partir de données VTsIOM, que la part des jeunes adultes se déclarant croyants et pratiquants avait atteint 45 %. Ce chiffre marque une hausse par rapport aux années précédentes et a été repris dans plusieurs publications officielles comme signe d'un renouveau.

Mais l'interprétation doit rester prudente. Le VTsIOM souligne lui-même que la religiosité déclarative recouvre des significations diverses. Chez les 18-35 ans, une fraction significative s'identifie à l'orthodoxie comme à un marqueur identitaire culturel plutôt qu'à une pratique régulière : participation aux fêtes, baptême des enfants, utilisation de symboles religieux, sans fréquentation hebdomadaire des offices.

Le contrepoint vient des enquêtes qui mesurent la distance à la religion. FOM évaluait en 2025 à 79 % la part des Russes se disant croyants, mais aussi à seulement 29 % la part de ceux assistant à des offices au moins une fois par mois. L'écart entre auto-identification et pratique régulière reste structurellement large.

« La religiosité déclarée recouvre des significations très diverses. Identifier orthodoxie et pratique régulière serait une erreur de lecture des données disponibles. »

VTsIOM, note méthodologique, juin 2025

🏛️L'État parle de valeurs

Depuis 2022, le vocabulaire officiel russe a renforcé la place des valeurs spirituelles et morales traditionnelles. Le texte central est le décret présidentiel n°809 du 9 novembre 2022, qui fixe les bases de la politique d'État pour leur préservation et leur renforcement. Il ne crée pas de confessionnalisation formelle de l'État, mais inscrit les valeurs religieuses dans un cadre de politique publique.

Cette orientation s'est prolongée dans la politique de jeunesse. Le 17 août 2024, le gouvernement russe a approuvé la stratégie de mise en œuvre de la politique nationale de jeunesse jusqu'en 2030. Ce document inclut des objectifs relatifs à l'éducation patriotique et spirituelle, sans définir de contenu confessionnel précis.

La loi fédérale n°550-FZ du 28 décembre 2024 a ensuite inscrit plus directement l'éducation patriotique et l'éducation spirituelle et morale dans les finalités de l'enseignement scolaire. L'approche officielle met donc moins en avant la pratique religieuse individuelle que la transmission de normes collectives : famille, continuité culturelle, appartenance nationale.

Repère législatif Décret présidentiel n°809 (nov. 2022) · Stratégie jeunesse 2030 (août 2024) · Loi n°550-FZ (déc. 2024) — trois textes qui ancrent les « valeurs traditionnelles » sans confessionnalisation formelle de l'État.

🪆La carte religieuse reste régionale

Jeune garçon musulman à la mosquée Koul Charif de Kazan, Tatarstan
Mosquée Koul Charif, Kazan (Tatarstan). Dans les républiques à majorité musulmane, la pratique religieuse chez les jeunes est significativement plus élevée que la moyenne nationale. · Wikimedia Commons

La jeunesse russe ne forme pas un bloc. À Moscou, les forums orthodoxes de jeunesse donnent une image d'engagement institutionnel, avec des paroisses, des volontaires, des rencontres éducatives et des liens avec les autorités municipales. Le IIIe Forum orthodoxe de la jeunesse de Moscou, tenu les 14-15 novembre 2025, illustre cette structuration urbaine.

Dans les républiques musulmanes, la question se pose autrement. Au Tatarstan, le forum panrusse de la jeunesse musulmane organisé à Bolgar en juillet 2025 a rassemblé plusieurs milliers de participants. La pratique de l'islam chez les jeunes y est associée à une identité régionale forte, à la langue tatare et à des structures associatives bien établies.

Au Daghestan et plus largement dans le Caucase du Nord, la religion est associée au dialogue interreligieux, à l'encadrement social et à la prévention de la radicalisation. La jeunesse de ces régions présente des taux de pratique active significativement plus élevés que la moyenne nationale.

Cette diversité régionale explique pourquoi les chiffres nationaux doivent être maniés avec retenue. Une moyenne russe agrège des situations très différentes : Moscou sécularisée, Tatarstan musulman organisé, Caucase à haute pratique, régions rurales sibériennes à religiosité diffuse.

🔎Trois lectures d'un même mouvement

Vu depuis Moscou officiel, la séquence 2022-2025 confirme l'importance des valeurs collectives dans une période de conflit armé, de tensions avec l'Occident et de recomposition sociale. Le discours institutionnel présente la religion comme une ressource de continuité : elle relie les familles, les régions et les générations dans un moment de fragilité perçue.

Les analyses occidentales privilégient souvent un autre angle. Elles observent la proximité croissante entre pouvoir politique, Église orthodoxe russe et discours de légitimation de la guerre. Cette lecture met l'accent sur la fonctionnalisation de la religion à des fins de cohésion nationale et sur le risque d'instrumentalisation.

Les voix russes indépendantes et les sociologues plus prudents rappellent enfin que l'identification religieuse ne suffit pas à mesurer la croyance véritable. La période post-soviétique a produit une religiosité « à la carte », où chacun prélève dans les traditions ce qui correspond à ses besoins identitaires ou rituels, sans adhésion doctrinale complète.

📊Ce que les chiffres ne disent pas

Le point faible du dossier tient à la mesure elle-même. Les recensements russes ne collectent pas directement l'appartenance religieuse, ce qui empêche de disposer d'une statistique officielle fine par âge, confession, région et fréquence de pratique. Les données disponibles viennent donc surtout d'instituts de sondage — VTsIOM, FOM, Levada — dont les méthodologies et les biais sont différents.

Ce que les sondages mesurent le mieux, c'est l'auto-identification. Ils disent si une personne se reconnaît dans l'orthodoxie, l'islam, une autre confession ou aucune. Mais ils mesurent mal la profondeur de la croyance, la cohérence doctrinale ou la transformation des comportements quotidiens par la foi.

La période 2022-2025 complique encore la lecture. Le conflit armé, les tensions internationales, la mobilisation partielle de 2022 et les débats sur le sens de la mort au combat ont introduit des questions existentielles nouvelles dans la société russe. Il est difficile de distinguer ce qui relève d'un retour religieux durable et ce qui constitue une réponse conjoncturelle à l'incertitude.

L'enjeu des prochaines années sera de savoir si cette religiosité déclarée s'inscrit dans des pratiques durables. Pour l'instant, l'image la plus rigoureuse reste celle d'une société qui se dit croyante, qui maintient ses rites collectifs, mais qui délègue en grande partie la pratique à des occasions particulières — naissances, mariages, funérailles, fêtes calendaires.

« L'image la plus rigoureuse reste celle d'une société qui se dit croyante, mais qui délègue en grande partie la pratique à des occasions particulières. »

Synthèse · Journal de Russie, mai 2026

Sources

  • VTsIOM — « Религиозность россиян », étude publiée le 9 juin 2025
  • TASS — reprise données VTsIOM sur les 18-24 ans, 24 juillet 2025
  • FOM (Fonds Opinion Publique) — enquête religiosité 2025
  • Levada Center — données de pratique religieuse 2024
  • Kremlin.ru — Décret présidentiel n°809 du 9 novembre 2022
  • Government.ru — Stratégie nationale de politique de jeunesse jusqu'en 2030, approuvée le 17 août 2024
  • Loi fédérale n°550-FZ du 28 décembre 2024 sur l'éducation
  • IIIe Forum orthodoxe de la jeunesse de Moscou, 14-15 novembre 2025
  • Forum panrusse de la jeunesse musulmane, Bolgar (Tatarstan), juillet 2025